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Julien Chabot, des illustrations entre rêverie et moquerie

Aujourd’hui la rédaction de l’imprimerie en ligne Stampaprint vous fait découvrir les coulisses des créations de Julien Chabot, peintre et illustrateur. En admirant ses oeuvres, ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est sa capacité à mêler l’ironie, l’absurde et la dérision à la poésie et aux rêveries.  Naviguant d’une époque à l’autre sans solution de continuité, il manipule les ouvrages des grands peintres du passé, dans le but tantôt de critiquer le présent, tantôt de rendre hommage à la grandeur de ce qui fut.

Lisez son interview!

Julien Chabot, des illustrations entre rêverie et moquerie - Stampaprint Blog FRBonjour Julien Chabot, peintre et illustrateur.

Un fil rouge qui se détache dans la plupart de vos œuvres est votre prédilection pour la couleur noir, renvoyant souvent à l’atmosphère sombre de la nuit. Que ce soit en raison du papier noir de support, comme pour les séries « Christmas Time » et « Minimalisme », ou en raison du sujet, comme c’est le cas pour « Extérieur de nuit » ou pour le livre illustré « Effet de nuit », les ténèbres prennent le dessus. Qu’est-ce que cette récurrence signifie pour vous ? Quelle signification a pour vous la nuit ?

C’est la fascination pour ce qui est caché, inconnu, mystérieux. Pour moi le jour est le moment officiel de la journée, très codifié finalement et j’y vois un certain artifice. Au contraire la nuit n’est pas consensuelle, c’est la face cachée de la société, avec sa liberté, ses excès, sa rêverie…
Peut-être pour cette raison je ne suis pas très sensible esthétiquement à la lumière du jour, trop pleine et vaste. Je préfère quand ça devient tamisé avec le crépuscule ou l’aube ou bien quand on est vraiment dans la nuit.
Graphiquement un dessin nocturne me permet davantage d’expressivité avec le jeu de contraste qu’on peut faire avec l’ombre et la lumière.

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Dans deux autres séries, « Variations » et « Nouvelles variations », vous vous baladez dans l’histoire de l’art et vous vous appropriez les œuvres des artistes du passé, en les mélangeant et en créant des dessins hybrides, placés sous l’enseigne de l’humour ou de l’absurde. Une démarche qui rappelle la vision du philosophe post-moderne Jean-François Lyotard comme quoi le monde et l’héritage du passé sont un grand supermarché. Partagez-vous cette perspective ? Quelles sont les artistes qui vous inspirent le plus ?

Il y a en effet dans ces deux séries une approche critique de notre monde et de notre manière de consommer le savoir et l’art. La « culture » est devenue une marchandise comme une autre, « La Laitière » de Vermeer a donné son nom et son image à des pots de yaourts par exemple. Ou encore toute œuvre d’art est aujourd’hui référencée sur internet par des dizaines de sites dans l’unique but de générer du trafic. J’ai décidé d’enfoncer le clou du grand n’importe quoi et de mélanger allègrement différentes œuvres célèbres ou encore de « mettre à jour » un tableau trop daté, comme on le ferait d’un logiciel. C’est une démarche très ironique qui s’attriste du cynisme de notre modernité.

L’un des artistes qui me touche le plus est Edward Hopper, directement cité dans ces deux séries mais planant aussi sur d’autres. J’admire également les peintures d’El Greco pour leur liberté et leur atemporalité, l’expressionnisme d’Edvard Munch (et d’une manière générale la mouvance expressionniste), les provocations joyeuses de Clovis Trouille et celles de l’artiste contemporain Yue Minjun avec ses personnages au sourire immense… En ce moment je m’immerge dans les livres illustrés de Frans Masereel.

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Décrivez à nos lecteurs le processus créatif qui se cache derrière une de vos animations de peintures.

La première animation que j’ai faite est celle d’après Friedrich où le paysage prend feu, c’est en entendant la phrase « la forêt a pris le feu » dans une chanson de Damien Saez que j’en ai eu l’idée en lui associant cette toile de Friedrich que j’ai mentalement vue s’embraser. Ce vers a été le déclencheur d’un propos que j’avais envie de porter, en l’occurrence sur la perte des idéaux. Je me suis dit que développer celui-ci sur plusieurs tableaux racontant une histoire était plus approprié que de tout dire dans un seul.

Le reste est stylistique : j’ai également « continué » ce tableau mondialement célèbre pour choquer en ne respectant ni sa condition d’image fixe ni l’aura de sainteté qui plane autour des chef-d’œuvres.

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Dans « Street views », vous revenez une fois de plus sur le thème de l’absurdité des habitudes contemporaines, comme la nécessité exaspérée de se repérer dans l’espace par le biais de la géolocalisation, la tendance à chercher sa propre moitié sur des applications de rencontres virtuelles ou la manie de se prendre en selfie. Des habitudes qui, bien qu’ extravagantes, interrogent profondément notre identité, se construisant en rapport à l’espace où l’on vit, aux personnes que l’on fréquente et à la conscience que l’on a de de nous-mêmes. Quel est le regard qui ressort de vos collages ? Dénonce-t-il une perte de repères malgré l’ostentation de ceux-ci, soient-il spatiaux ou émotionnels ?

C’est un regard plein d’empathie. L’être humain occupe la place centrale du tableau et je le représente « perdu » en effet au milieu d’un paysage vide, ce qui est une manière de le mettre à nu et d’interroger qui il est vraiment.
Les personnages ont été capturés sur internet et particulièrement sur Google Street View. Il s’agit donc de gens dans leur quotidien et c’était important pour moi qu’ils soient le plus naturel possible, par souci de vérité.
Mais si je représente l’être humain par l’œil d’internet et non par le mien, c’est que je voulais suggérer que l’homme est aujourd’hui pris dans un monde qui lui échappe totalement et qui change profondément son existence. Allez acheter votre pain et vous pouvez vous retrouver sur le net. Allez draguer une Norvégienne sur Facebook pour combler la solitude, comme votre voisine de palier fait pareil il y a peu de chances pour que vous tombiez amoureux un jour… Aujourd’hui la plupart des individus ont une vie réelle et une vie virtuelle, personnellement j’ai du mal à articuler les deux et je regrette le temps où la virtualité n’était autre que l’imaginaire.

J’interroge donc tout ça, je me moque un peu de toutes ces nouvelles tendances à se photographier ou à se repérer dans l’espace, mais je dénonce surtout la toute puissance de ces technologies et notre asservissement à elles.

A propos de perte de repères (géographiques mais aussi existentiels), vous avez illustré un des ouvrages fondateurs de la littérature occidentale, l’Odyssée, dont le moteur principal de l’action est un égarement (imposé par les dieux, certes) qui amène le héros à vagabonder sur mer pendant dix ans avant de revenir à Ithaque. Des pérégrinations ponctuées de périls mais porteuses de connaissance. Comment avez-vous approché cette œuvre littéraire ?

J’ai abordé L’Odyssée en prenant en considération sa duplicité : œuvre littéraire mais aussi mémoire collective. En effet l’œuvre est consignée dans un récit écrit par Homère, mais sa notoriété est telle qu’à peu près tout le monde connaît les aventures d’Ulysse sans avoir lu une ligne du livre. Dans mes illustrations j’ai souhaité traiter ces deux aspects en illustrant fidèlement le récit mais en travaillant parallèlement sur cet aspect collectif. Pour ce faire je me suis encore baladé dans l’histoire de l’art et j’ai fait référence à des œuvres d’art célèbres pour les épisodes les plus connus de L’Odyssée comme Calypso, les Sirènes, le Cyclope, etc. J’ai procédé ainsi afin de traiter « le mythe par le mythe ». Mes références sont plus ou moins directes, je peux reprendre fidèlement des parties d’autres tableaux ou bien copier leur composition.

Il y a donc deux niveaux de lecture possible mais on n’est pas obligé de les voir et ça ne me pose aucun problème, je voulais surtout pouvoir m’adresser à tout le monde, à ceux qui ont une culture visuelle et ceux qui n’en ont pas.

Au début de votre question vous évoquiez la perte de repères. Il se trouve en effet que j’ai jalonné le récit d’œuvres d’art fondatrices, comme si je cherchais à rattacher Ulysse (ou moi) à des bases solides. Au rythme où vont les choses aujourd’hui, au flot incessant de nouvelles images, je voulais peut-être participer à l’hommage fait à cette « grande » culture, avant qu’elle ne soit complètement recouverte par la culture du tweet.

Outre l’intérêt pour la littérature, ressort de vos travaux un intérêt pour la musique. Vous avez consacré un de vos livres illustrés à un compositeur aveugle, Moondog, et vous avez illustré un concert de Body Mind Soul en direct. Quelle est l’origine de ces deux œuvres ?

Le point de départ de mon travail sur Moondog a été le choc esthétique que j’ai reçu à la première écoute. Ca m’a donné envie d’en savoir davantage sur ce compositeur et sa vie romanesque m’a incité à raconter son histoire. Au moment de mes recherches peu de documents existaient sur lui et j’ai aimé recomposer le puzzle poussiéreux par moi-même.

Pour le concert dessiné de Body Mind Soul, j’étais accro à la formule proposée chaque mois par le Centre Barbara à Paris qui consistait à faire se rencontrer musiciens et dessinateurs lors d’un concert. J’ai rencontré les organisateurs et ils m’ont proposé d’illustrer les morceaux trip-hop de ce groupe en estimant que l’alchimie pourrait prendre.

Je suis inspiré par de nombreux musiciens et je travaille toujours en musique.

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Crédit images de l’article: © Julien Chabot

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